Le Bonheur: un élargissement de notre champ de vision

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Né en 1872, Bertrand Arthur William Russell perd sa mère, sa sœur et son père d’une maladie, lorsqu’il a quatre ans. Son enfance endeuillée ne le mène pas sur la voix du nihilisme ou sur le chemin du désespoir mais dans le choix d’une vie joyeuse.

A cinq ans, mon hymne, écrit-il,  était « las du monde et plein d’iniquité », comprenant que « si j’avais  à vivre jusqu’à soixante-seize ans, je n’avais enduré que la quatorzième partie de ma vie entière et je sentis que l’ennui interminable qui s’étendait devant moi serait presque insupportable.

Le militantisme politique de Bertrand Russell est célèbre. Son engagement pacifiste le contraint à faire de la prison et à perdre sa chaire à Cambridge. En 1963, il créé deux fondations, l’une pour la recherche,  la seconde en faveur des peuples opprimés et contre l’armement nucléaire dans le monde. Ce prix Nobel de littérature, philosophe, historien, mathématicien a remis en cause la légitimité de certains Etats. Le Tribunal Bertrand Russell, présidé par Jean-Paul Sartre, avec la participation d’intellectuels engagés, reconnaîtra coupable, en 1967, les Etats-Unis d’avoir commis un génocide contre les Vietnamiens.

Loin d’être un idéal de l’imagination,  la cruauté du monde n’empêche donc  pas cet anticonformiste de croire au bonheur. Selon Russell, le bonheur est une résignation fondée sur l’espoir invincible qui loge dans les larges espaces. « L’espoir doit être ample et impersonnelle », il doit s’ouvrir à l’univers. L’habitude de la résignation du désespoir est un abandon de soi aux caprices du malheur. Cette défaite intérieure trouve souvent refuge dans les intégrismes sociaux, culturels, politiques et religieux, et même si dans ces logis étriqués, il y a une totale résignation au malheur qui soulage les hommes, elle ne les rend pas heureux. L’homme malheureux a une conception étriqué à l’excès du bonheur. Ainsi dans un court traité intitulé : La conquête du bonheur, publié en 1930, et traduit de l’Anglais par N. Rabinot, Russell admet que dans notre monde tragique, comique et héroïque, le bonheur est possible.

Il est possible en dehors de la conscience morale qui étrangle l’intelligence et les sens, il est possible  hors de ce terrain fécond pour l’envie, la peur, le sentiment de culpabilité, l’apitoiement sur soi-même et l’infatuation qui sont, selon lui, les pires des prisons. Ces consciences infériorisées, culpabilisées rabaissent les hommes, étriquant ainsi leur vision du monde. 

« Il y a dans le sentiment de culpabilité un élément abject, un manque de respect de soi. » Ecrit-il.

Celui qui éprouve ce sentiment de culpabilité est le pêcheur dont les jouissances sont empoisonnées par sa propre conscience. Mais il y a aussi le narcissique ou le mégalomane, tout deux attachés à leurs particularismes. Le narcisse est le contraire d’un pêcheur. Il s’admire trop, le monde est étriqué à sa propre personne, et le mégalomane a tellement souffert d’humiliation qu’il cherche sans relâche à se venger, et finit par asphyxier son environnement.

 « Les religions ont si bien développé ces formes égoïstes » ; certains ont abdiqué les sens et l’intelligence,  soumis par fatigues affectives et nerveuses, aux maximes irrationnelles des dogmes. Les moralistes auraient érigé la volonté aux dépens des sens et de l’intelligence. Il est probable que le dépérissement de ces derniers ait entraîné la fatigue nerveuse chez les hommes.  Les moralistes restant des paradigmes qui auraient privilégié le pouvoir à l’intelligence dans le règne absolu de la compétition. La volonté tendue, raidie, contractée jusqu’à l’insupportable est violente. 

Russell  apporte un vent relaxant pour remédier à ces sentiments qui importunent la conscience.  Comment ?  A partir d’une éducation soucieuse d’ouvrir les esprits à toutes les formes d’altérité, et à la réalité qui nous entoure. Etre heureux, c’est se confronter au monde, le voir tel qu’il est, sans le mythifier à sa manière.

Le  bonheur s’acquiert donc par l’exercice de la pensée et à travers l’expérience. Le bonheur est une question d’éducation.

L’échec des espoirs purement personnel peut être inévitable mais si ces desseins personnels ont fait partie d’une espérance plus vaste concernant l’humanité, l’échec subi n’amène pas la même défaite absolue.

 Le plus grand bonheur résulte de la possession la plus complète de ses facultés mentales

 Bertrand Russell, La conquête du bonheur, Payot 2001.

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