L’assemblée générale des citoyens kabyles

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L’arbre est l’ancêtre de l’homme. Le jour où il n’y aura plus d’arbres sur la terre, les hommes disparaîtront.

Youcef Allioui

C’est en pensant aux enfants kabyles assassinés et à la mémoire de celles et ceux attachés à l’esprit de liberté que Youcef Allioui dédie son remarquable ouvrage sur les archs.La présentation  du fonctionnement des institutions républicaines laïques de la cité kabyle est magistralement traitée dans une oeuvre d’une profonde et admirable érudition intitulée : Les archs tribus berbères de Kabylie.  Inscrit au cœur de la mythologie berbère, ce système politique a été un modèle de gouvernance pour les nations modernes.

Quand Maziq déposa doucement son peuple dans cette vallée heureuse du lac (alma n wenyaz), il fit jurer aux mezwers des cinq confédérations qu’ils formeront toujours une pentapole (adni) solidaire et unie. Les hommes et les femmes portèrent Maziq jusqu’en haut d’une colline, et dans la direction du soleil, récitèrent une prière.  Cette prière s’appelait  « la prière des cinq archs. »

L’arch regroupe moins de sept cités républicaines laïques. Chaque « République » dispose d’un finage inviolable et d’une assemblée constituante avec un chef, nommé mezwer, élu au suffrage universel pour une année.

Le mezwer est un majoral. On dit que s’il dure plus d’une génération, il devient un Dieu, car rares sont les Mezwers capables de tenir aussi longtemps la fonction de chef de village.  L’assemblée, le comité exécutif est constitué de représentants appelés « montreurs de voies ». Cette assemblée pluraliste et laïque est considérée comme sacrée. La vie quotidienne est ainsi rythmée par différents clans politiques,  formant la pentapole ou l’adni et pouvant réunir trois à cinq villages.  Le mezwer de la pentapole est élu par d’autres mezwers de cités républicaines. A partir de quinze cités, on lui donne le nom de Grand Arch.

Le mezwer de confédérations commandait  cinq archs. En dehors du Cheikh Aheddad, protagoniste célèbre,  il n’y a jamais eu de chef de fédération kabyle, sauf dans les circonstances exceptionnelles comme l’insurrection de 1871. Mohand Amokrane provoqua l’union de tous les archs kabyles, et puis il y eut une femme en 1854, appelée Lalla Fadhma n’Soumer, chef de toutes les cités républicaines kabyles. Lalla Fadhma n’Soumer commandait aux archs du Djurdjura.

La cité berbère tire son nom du verbe yerrem qui signifie « se regrouper », « se civiliser », « former cité ». La même racine (yrm) serait à l’origine du mot « pain » (ayrum), « impôt » (ayram) et « cité » (iyrem). La relation entre les trois lexèmes – si relation il y a – conduirait au rassemblement des hommes, réunion nécessaire à la formation de la cité ; sens que nous retrouvons dans le verbe « eacer », méthathèse du mot « arch ».

En kabylie, il y avait aussi  un chef de guerre, commandant toute la confédération. Les liens confédératifs qui unissaient les cités kabyles pour permettre la construction de la pentapole produisaient ce que les anciens appelaient un épanchement de lien politique, tissage politique qui présidait aux relations entre les villages et les archs. Pour faire un grand arch ou une confédération, il fallait des pentapoles. La même réunion existait au niveau des archs. Nous appelons cette réunion de plusieurs confédérations entre elles, adni des archs, des pantafoedus ou penta-foederati.

Les petites républiques  laïques kabyles étaient donc organisées  en confédérations actives.  Les grands mezwers,  fondamentalement laïcs et démocrates ont préservé, depuis des millénaires, un système philosophique dont le mode de production est avant tout égalitaire. Le code de valeur de la société kabyle est l’obligation de porter assistance aux nécessiteux, comme le paysan kabyle l’avait juré au bœuf cosmique. Le bœuf cosmique est un des mythes fondateurs de la Kabylie. Pour poursuivre son œuvre de grand laboureur, il fit promettre au paysan de protéger les pauvres.

Ainsi, les mythes kabyles sont les fondations d’un système social et politique. Aujourd’hui encore, partager une partie de sa récolte céréale, fruits ou lait est chose naturelle et nécessaire. L’aumône est intolérable.

Seul compte le partage quotidien. Le dicton kabyle est clair, il n’y a pas d’égalité là où le peuple a faim.

Allioui nous rappelle aussi l’existence d’une cité médiévale kabyle, la citadelle des At Abbès (Lqelca n’At Eabbes) qualifiée de merveille par le général Daumas. Il nous transporte dans la somptueuse cité de Koukou, village des At Yahia, de l’impériale Qelaâ, ainsi que de la beauté architecturale de Béjaïa.  Notre imaginaire voyage au-dessus de toutes ces cités républicaines, ensevelies par l’armée française.

Face à cette organisation politique incontournable sur tout le territoire kabyle, des bureaux arabes  furent mis en place pour détruire cette structure politique implacable. Pour diviser ces républiques les généraux français n’hésitèrent pas à instituer « une politique des tribus ». Allioui montre comment les marabouts, complices de l’administration coloniale réussirent à démanteler les archs. L’enjeu étant de désagréger les archs en  arabisant les kabyles.

Dès 1945, Albert Camus écrit : Je ne connais guère, par exemple, d’argument plus spécieux que celui du statut personnel quand il s’agit de l’extension des droits politiques aux indigènes. Mais en ce qui concerne la Kabylie, cet argument devient risible. Car ce statut, c’est nous qui l’avons imposé aux kabyles en arabisant leur pays. Souligne Youcef Allioui.

Le 20 mai 1868, l’organisation et le fonctionnement de l’assemblée kabyles, jugés trop subversifs sont interdits, vient ensuite le décret de 1876 privant la République kabyle de son autonomie politique. Le caïdat, instauré dés 1868 jusqu’en 1958 renforça ce démantèlement.

Que signifie aujourd’hui être berbère ?  C’est avant tout résister aux despotismes dominants.  L’esprit des Imazighens est pan-berbère. Ils restent encore ces hommes libres et nobles dans une Algérie confuse et peu soucieuse de son histoire.

Et Youcef Allioui insiste sur la nécessité de recouvrer la mémoire des archs, car, dit-il :

Il est temps que la tribu ait un foyer et une patrie. Pour sortir de cette nuit noire, les Kabyles doivent se réapproprier la sagesse, la culture et l’histoire millénaires de leurs tribus. Pour cela, ils doivent s’atteler à une interprétation authentique autochtone, de leur culture. Pour y arriver ils ne peuvent faire l’économie de la Kabylie dans une et indivisible Algérie. Car notre disparition est programmée ! Il faut un espace d’expression et de liberté là où l’idéologie culturelle et politique ne le permet plus.

Youcef Allioui, Les archs tribus berbères de Kabylie, Editions L’Harmattan, 2006.

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