Eloge du nomadisme

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Docteur Honoris Causa en 2003 de l’université Laurentienne (Ontario) pour son œuvre de création et de critique littéraire, Hédi Bouraoui jongle avec des concepts très originaux qu’il appelle graphèmes scindés ou mots à béance.

Dans son œuvre intitulée : Transpoétique Eloge du nomadisme, Hédi Bouraoui affirme l’existence d’une identité migrante. Il convoque l’un de ses graphèmes-scindés pour inscrire la notion d’identité personnelle classique  dans une binarité infernale.

 La binarité infernale prend sens dans le champ d’une dialectique du conflit, renvoyant aux rapports des dominants et dominés, des colons et colonisés, des maîtres et des esclaves.  L’identité, personnelle, raciale ou nationale, à partir de ces attributs spécifiques, est source de guerre : moi, ce n’est pas toi, ma race se distingue de la tienne, mon pays n’est pas le tien. Ces cloisonnements identitaires mettent en place des intérêts binômes qui favorisent des instrumentalisations conflictuelles.

 Le concept de binarité infernale est transcendé par ce qu’il appelle précisément : l’émigrescence et la nomaditude. Ici deux termes se contaminent. L’essence de l’émigré n’est pas désir de fixité. Elle est essence en tant que puissance se conjuguant avec son voyage culturel. L’homme est un corps culturel qui par son essence migrante divulgue des béances. L’émigration perd son caractère péjoratif de parasites humains sur terre pour devenir un courant participatif culturel toujours mobile prêt à redéfinir les contours d’un sujet pluriel.

Quand je vous parle, j’émigre en vous par ma langue, mes mots, mes phrases, mon intonation, ma gestuelle. Si vous m’écoutez attentivement, vous me laissez pénétrer dans les arcanes de votre esprit et de votre cœur. Et si vous me répondez, vos paroles émigrent en moi, fondant un dialogue qui légitime à la fois ma présence et la vôtre.

 Une nouvelle identité apparaît, échappant à tout désir de conflits. Une identité migrante, qui sans cesse est en tension consciente avec son entourage, qui sans cesse est en déplacement. Les thèmes répandus du déracinement, de l’exil et de perte d’identité qui inscriraient l’émigré dans un état de déchirure, de cassure constante, qui le briserait précisément en morceaux, sont remis en question, car ce cogito bouraouien, ce sujet migrant qui se développe, emporté par des cultures diverses, participant à la construction de systèmes nouveaux de relations est sans commune mesure et sans communauté en tant qu’il porte l’essence d’une communauté plurielle, parce qu’en émigrant sur un plan géographique ou littéraire, il transcende une culture cloisonnée.

Son concept même de transculturalité permet de fonder un humanisme riche en cultures qui se rencontrent, se croisent, s’effleurent. S’il y a bien un fond d’idéal humaniste dans son œuvre, c’est que mon problème est celui du monde. Il ne s’agit donc plus de  tourner notre regard en nous-mêmes pour appréhender une identité personnelle irréductible à celle d’autrui ou même de saisir notre univers par une introspection intérieure afin d’admirer une espèce de moi national ou intime en dehors du monde, mais de vagabonder, de nomader, non dans la quête cartésienne d’une vérité absolue, d’une connaissance certaine et indubitable, mais dans l’ère des cultures qui trouve son origine dans mon désir incessant d’ailleurs.

 Hédi Bouraouil affirme que le sujet est l’émergence d’une communauté plurielle : « Je est nôtre », ce qui complexifie la question de l’altérité et du monde dans le contexte cartésien. L’homme est suspendu au mouvement. Son essence se fond aux formes du mouvant. Nous sommes nomades, portés par ce qui constitue le processus de création. La pensée même en tant qu’acte en mouvement s’achemine vers l’inconnu. Le paysage du migrant, du nomade, c’est le désert qui attend sa configuration ou celui de la page blanche qui reste à écrire. Le travail conceptuel de Hédi Bouraoui balise magnifiquement ces espaces littéraires et géographiques de création.

En jonglant avec une terminologie pleine de fraîcheur, un vent littéraire vient effacer des valeurs qui résident dans l’esprit négatif du conflit.

Fadéla Hebbadj

Quelques références :

Essais

  • Créaculture I, 1971
  • Créaculture II, 1971
  • The Canadian Alternative, 1980
  • Critical Strategy, 1983
  • La Francophonie à l’Estomac, 1995
  • La Littérature franco-ontarienne. État des lieux, 2000
  • Pierre Léon : Poète de l’Humour, 2003

Romans

  • L’Icônaison, 1985
  • Retour à Thyna, 1996
  • La Pharaone, 1998
  • Ainsi parle la Tour CN, 1999
  • Cap Nord, 2008)
  • Les aléas d’une odyssée, 2009
  • Méditerranée à voile toute, 2010

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